SPÉCIFICITÉS DES CURES D’ENFANTS PLACÉS EN FAMILLE D’ACCUEIL.

REFLEXIONS SUR “LE MAINTIEN DU LIEN”

Intervention aux journées d’études de la SPF du 29/30 mars 2008 , à Paris,  publié dans La psychiatrie de l’enfant, Vol.LII 2/2009, PUF.

Résumé :  Recevoir en psychothérapie des enfants placés en famille d’accueil est difficile : multiplicité des intervenants (parents, famille d’accueil, travailleurs sociaux, juge ), refus apparent de ces enfants d’aborder leurs symptômes et surtout leur histoire familiale, fréquente intervention de la réalité dans la cure qui peut compromettre la poursuite de celle-ci. Comment, alors, organiser tous ces éléments pour que la conduite de la cure soit vraiment assurée par le psychanalyste et non abandonnée au gré des événements? La psychothérapie de Yassine nous permettra d’aborder toutes ces questions.

Cette longue expérience des cures d’enfants placés m’a amené aussi à réfléchir à l’expression « maintien du lien », qui m’apparaît beaucoup trop souvent entendue comme une injonction à concrétiser dans la réalité alors que c’est au niveau intra-psychique, symbolique, qu’il faut élaborer ce lien.

Je reçois depuis vingt ans, en centre médico-psychologique, des enfants placés en famille d’accueil et j’ai donc été amené à réfléchir profondément à la façon de recevoir ces enfants.

Tout d’abord j’ai reçu ces enfants assez classiquement : entretien avec les parents, parents de naissance ou parents d’accueil, le plus souvent selon la volonté du travailleur social qui nous adressait cet enfant. J’écoutais ces enfants qui développaient en général un imaginaire riche, mais sans rien dire de leurs soucis ni de la réalité à laquelle ils étaient confrontés. Ils m’ont vite appris qu’ils ne voulaient rien savoir de leur histoire et que leur réalité sociale, quand elle n’était pas évoquée dans les séances, faisait retour de façon aigue, prégnante, dans la cure et la mettait en péril. Il n’était pas rare non plus que ces enfants soient encore victimes de maltraitance psychologique, et même parfois physique, et que la protection qui leur était due n’était pas toujours bien assurée par les services sociaux, ce qui ruinait le travail psychothérapique

Ce n’est qu’en quittant la neutralité analytique et en m’engageant fermement dans des positions qui touchaient à la réalité extérieure de ces enfants que j’ai pu conduire des cures qui entraînaient de vrais changements pour ces enfants loin des pseudo-thérapies, certes rassurantes pour le corps social, mais sans effet notable pour le sujet.

Intervenir dans la réalité extérieure du patient présuppose savoir où serait son Bien et est contraire à l’esprit de la cure classique- si ce terme a encore un sens de nos jours- où l’analyste s’en tient au discours du patient pour lui permettre la traversée de ses fantasmes. Mais la réalité sociale de ces enfants est tellement violente, prégnante, qu’elle s’invite inexorablement dans le cadre de la cure et j’en suis arrivé à répondre, face à cette intrusion, non seulement par des mots, mais aussi par des actes qui concernent des domaines apparemment extérieurs à la cure. Prendre en compte les problèmes réels de l’enfant est souvent la seule voie d’accès possible à sa réalité inconsciente.

Ceci débute dès la prise de rendez-vous : il y a l’enfant, bien sûr, mais aussi la famille de naissance, la famille d’accueil, le travailleur social responsable institutionnel de l’enfant. Qui recevoir ? Quand ? Comment ? Qui avec qui ? Dans quel ordre ? Toutes ces questions se posent d’emblée et nécessitent une réponse active du psychanalyste. Pour cela, je me guide sur la demande : il faut savoir que la demande n’est jamais faite par l’enfant ni par ses parents de naissance. Dans le meilleur des cas, elle est formulée par la famille d’accueil qui souffre elle-même et/ou peut s’identifier à la souffrance de l’enfant. Trop souvent, la demande n’est portée que par le travailleur social qui suit le placement.

Nous savons que, si ceux qui vivent au quotidien avec ces enfants ne se sentent pas concernés, la cure n’ira pas bien loin. Pour cette raison, ma première rencontre se fait avec l’enfant accompagné de sa famille d’accueil, le plus souvent malheureusement réduite à la mère d’accueil seule.

Dans un deuxième temps, si le travail semble possible, je reçois le travailleur social seul:

j’estime que c’est à lui, et non à la famille d’accueil ou à l’enfant, de nous raconter l’histoire “institutionnelle” de l’enfant. Il est le représentant de la société qui a décidé que cet enfant ne pouvait pas grandir dans sa famille biologique et qu’il devait donc bénéficier d’une famille de suppléance, puisque tout enfant a droit et a besoin d’une famille pour grandir comme humain. Le travailleur social me rapporte les raisons du retrait de l’enfant de sa famille, les conditions de son placement, les comptes-rendus des ordonnances du Juge des enfants : ce point est capital : ces ordonnances font loi entre l’enfant, ses parents et sa famille d’accueil et permettent de réguler la fameuse “autorité parentale”, laissée le plus souvent à des parents inadéquats et qui ne devient trop souvent qu’un arbitraire parental.

La loi est bien aussi ce qui garantit la séparation entre la mère et l’enfant, et permet ainsi à ce dernier d’entrer dans le symbolique.

Enfin le travailleur social me renseigne sur l’existence, le mode de vie des parents de naissance, me communique leur adresse. Ce qui permet le troisième temps des préliminaires qui consiste à écrire aux parents pour les informer que je reçois leur enfant pour des soins psychiques et que je souhaiterais les rencontrer.

Beaucoup de ces courriers restent lettre morte, quelques-uns aboutissent à des contacts téléphoniques. J’insiste pour recevoir ces parents mais pas pour leur demander l’autorisation de soin pour leur enfant. J’estime qu’il y a une mystification à faire croire que ces parents pourraient prendre des décisions dans l’intérêt de leur enfant : le plus souvent, l’enfant est considéré comme une « chose » propriété des parents qui ont des droits, sans aucune obligation. Si je souhaite vivement les rencontrer, c’est pour parler avec eux des tout premiers moments de vie de cet enfant que je reçois (les conditions de la grossesse et de l’accouchement, les premiers mois de sa vie), que seuls des parents peuvent transmettre. Ces entretiens me permette aussi de me rendre compte de ce que certains enfants vivent avec ces parents inadéquats : 45 minutes d’entretien soumis à des projections, à un flot de paroles sans censure, me laisse épuisé. Je percois aussi combien ces parents ont du mal à parler de leur enfant, ou simplement à se le représenter comme un être détaché d’eux. L’expérience m’a aussi appris que cette rencontre devait se faire sans l’enfant, d’une part pour réaffirmer en acte la décision prise de séparation entre les parents et l’enfant, d’autre part pour ne pas engager le narcissisme de l’enfant dans l’histoire narcissique souvent compliquée de ses parents.

Ensuite, la cure peut s’engager vraiment… Celle de Yassine que je vais rapporter maintenant, est exemplaire.

 

Le début de la cure de Yassine

 

Yassine a cinq ans et demi quand je le reçois pour la première fois. Il est accompagné par sa mère d’accueil qui l’héberge depuis presque un an. C’est un petit garçon très violent vis-à-vis des autres comme vis-à-vis de lui-même (automutilations) et qui présente des comportements sexuels bizarres : il s’exhibe, s’introduit des cailloux dans les orifices (anus et oreilles surtout), essaie de toucher les seins et les fesses des adultes. Yassine vient me dire qu’il a aussi des crises de tics et il dessine “une famille de serpents” : deux gros boudins oranges et un petit point orange. Le serpent peut, certes, représenter une image du corps archaïque sans bras ni jambes ou l’image de la voracité de la pulsion de savoir, mais ici j’ai plus entendu le mot “famille” dans “famille de serpents” : Yassine est fils unique d’un couple de parents séparés. Le deuxième dessin représente un serpent à deux couleurs, deux couleurs juxtaposées et qui ne se recouvrent pas : vert et orange (l’orange du premier dessin, celui de la famille serpent). Je ne peux m’empêcher d’y voir une figuration de Yassine partagé entre ses deux familles, sa famille de naissance et celle d’accueil . Un troisième dessin montre un papillon pris dans les fils d’une araignée (entrelacs de fils jaunes) cependant qu’il s’écrie : “Au secours, je suis entouré de fils”. L’entretien avec l’assistante sociale, dans un second temps, m’apprend les raisons du placement : traces de coups et de brûlures sur le corps de Yassine, absence de cadre éducatif. Ses parents sont séparés, il y a eu beaucoup de violences entre eux. Sa mère vit d’une pension d’adulte handicapé, son père, sans domicile fixe, est décrit comme paranoïaque. Les quatre premières années de Yassine ont été marquées par l’alternance de périodes de vie chez sa mère et de placements demandés par cette même mère qui passe régulièrement de la fusion au rejet de son fils. Une mesure d’aide éducative en milieu ouvert (AEMO) avait été décidée, mais elle n’a eu aucun effet.

 

Interventions dans la réalité

 

Je ne vais pas raconter toute la cure, longue et difficile, de Yassine, mais m’attarder sur les moments où je suis intervenu dans la réalité extérieure de Yassine, parce que c’est un peu la spécificité de ces cures.

La première fois se situe trois mois après le début de la cure :

Yassine voit sa mère toutes les semaines, sauf quand cette dernière oublie les rendez-vous, ce qui est assez fréquent. Ses visites laissent Yassine désorganisé psychiquement pendant plusieurs jours : hyperexcitation sexuelle, insomnie avec hurlements, comportements automutilateurs (il s’enfonce des aiguilles dans les doigts, se mord les doigts de pied). Tous les interdits intégrés lentement par Yassine sautent après ces visites. Tous ces symptômes montrent que Yassine incorpore le parent violent et est contaminé par l’excitation érotisée de sa mère. Yassine lui-même peut dire que sa mère passe des menaces aux promesses : “Je vais passer mon permis et je te reprendrai”, ce ” je vais te reprendre” est la phrase-clé de la séduction narcissique, dite pour empêcher que l’enfant n’investisse ailleurs que dans l’objet maternel. Or, la famille d’accueil m’apprend que le temps de visite va augmenter : Yassine va passer un week-end complet chez sa mère. Cette décision fait suite à une rencontre que Madame Z, la mère de Yassine, avait manquée, une nouvelle fois, sans prévenir, ce qui fait qu’une fois de plus Yassine avait attendu en vain sa mère. Comment ne pas entendre ces absences maternelles comme l’envers latent de sa demande manifeste de « reprendre » son fils? Comment ne pas repérer ce mouvement de rétention/expulsion qui place son fils en position d’objet fécal ?

Par ailleurs, Madame Z n’a pas répondu à ma lettre qui demandait au moins un coup de fil pour prendre contact et envisager une rencontre.

Je téléphone donc à l’assistante sociale et lui signifie mes deux conditions pour poursuivre le soin : que le temps de rencontre de Yassine avec sa mère ne soit pas augmenté et que je puisse parler avec cette mère (En effet, comment suivre Yassine sans la rencontrer alors qu’on lui donne beaucoup de place dans la réalité ?) J’énonce donc simplement les conditions minimales au déroulement de la cure.

Conséquence de cette intervention, je reçois enfin Madame Z, amenée au CMP par l’assistante sociale.Je la reçois seule. Madame Z est très violente, confuse et très crue dans ses termes pour me parler de sa grossesse et de la naissance de Yassine (“Il fallait absolument que je l’éjacule”). Elle parle en termes insultants du père de Yassine (non présent à cet entretien) et le rend responsable de toutes ses difficultés. Quand elle arrive à parler de son fils, elle le décrit, soit comme l’enfant à rejeter, mauvais, dangereux, qui a brûlé matelas et télécommande, à soigner parce qu’il a “quelque chose dans la tête”, soit comme l’enfant merveilleux à qui il ne faut mettre aucune limite et qui la comble parce qu’elle sait si bien le soigner. Madame Z se sert de son fils comme d’un objet narcissique fait pour la remplir et n’a aucune perception de lui comme être autonome : face à cette femme agitée, obèse, j’ai parfois l’impression que Yassine est encore dans son ventre. Je termine cet entretien épuisé, ne comprenant pas qu’on puisse laisser un petit garçon face à cette mère, sans tiers, une journée complète et je décide d’écrire au juge. Nouvelle intervention, donc, dans la réalité de Yassine, où je demande que les rencontres entre Yassine et sa mère soient plus brèves et surtout médiatisées. Je fonde, à partir d’un minimum d’identification (non hystérique) à cet enfant un point d’incompatibilité où la cure ne peut avoir lieu si la réalité est trop violente. Il ne s’agit pas de savoir quel est le bien de l’autre, prétention moraliste, mais de faire respecter des principes humanisants, communs et nécessaires à chacun d’entre nous pour grandir.

Cette lettre mettra du temps à avoir de l’effet (lenteur administrative) mais enfin les visites seront médiatisées (hélas souvent mal médiatisées). Chaque année, à chaque audience, je réécrirai au juge pour maintenir cette exigence car, trop souvent, comme l’enfant va mieux, le juge supprime l’obligation de médiatisation, oubliant que celle-ci est en grande partie à l’origine de l’amélioration. J’informe bien sûr Yassine de ma rencontre avec sa mère et du contenu de ma lettre au juge. Yassine acquiesce tout à fait à cette démarche et je suis étonné une nouvelle fois de l’importance du clivage chez ces enfants qui continuent à idéaliser leur parent, à demander à retourner chez eux, tout en acceptant avec soulagement les mesures qui les protègent de ces mêmes parents.

 

Le refus de parler

 

Une autre difficulté de ces cures réside dans l’impossibilité où sont ces enfants de parler de leur passé et donc de faire un travail personnel sur ce passé. Je rejoins là Maurice Berger dans les raisons qu’il en donne : peur que le passé ressurgisse à chaque instant dans le présent, honte et culpabilité de ce passé, refus d’une élaboration concernant l’objet parental idéalisé qui aboutirait à de l’ambivalence.

Yassine est comme la plupart de ces enfants : il refuse de parler de son passé, des rencontres avec sa mère ou son père, et même des symptômes qui envahissent sa vie quotidienne. Si je veux lui en parler, il se bouche les oreilles ou hurle : “Tais-toi! tais-toi,  t’as même pas de mère!”. Face à ce refus, je réintroduis quelque chose de la réalité extérieure de Yassine par la bouche de Martine D., sa mère d’accueil. A toutes les séances – et je fais cela maintenant avec tous les enfants placés en famille d’accueil -, je reçois dans un premier temps l’enfant et sa mère d’accueil.

Martine me parle des difficultés actuelles de Yassine, je peux alors faire des liens entre les symptômes de Yassine et son histoire et lui en restituer, avec prudence, un peu de sens. Ces moments à trois sont les seuls où Yassine peut accepter mes interventions alors que, seul avec moi, il ne veut rien savoir, se bouche les oreilles, m’ordonne de me taire. Je crois que lorsque, seul avec lui, je lui parle de sa mère se rejoue alors l’envahissement maternel (quelque chose de l’ordre : “c’est celui qui le dit qui l’est”), et la présence de sa mère d’ accueil joue le rôle d’ une médiation comme dans une visite médiatisée. Dans le deuxième temps de la séance où Yassine se retrouve seul avec moi, nous pouvons parler uniquement de ses dessins ou des histoires qu’il raconte à partir des personnages qu’il a construits en pâte à modeler. Ce temps commun à trois est très vite réclamé par Yassine qui interpelle sa mère d’accueil quand je vais les chercher en salle d’attente : “Tu viens, Martine”, lui dit-il.

 

La cure va se dérouler simultanément sur deux niveaux, rythmée par ces deux temps de la séance.

Le premier niveau correspond au temps de parole conjoint avec la mère d’accueil : nous sommes davantage dans le registre des processus secondaires et de l’analyse des mouvements affectifs préconscients de Yassine : idéalisation de la mère, sacrifices de Yassine pour elle, travail de différenciation d’avec elle, difficulté d’aimer deux mères, question des limites… en bref tout ce que Maurice Berger[1] décrit remarquablement bien dans son livre.

Le deuxième niveau correspond au temps de parole, de dessin et de modelage où Yassine est seul avec moi : c’est la mise en figurabilité d’un monde imaginaire archaïque envahi par la violence : la bagarre et les combats en sont les thèmes récurrents, bagarres entre petits et grands, entre méchants et gentils… Ce sont rarement des humains qui se battent, le plus souvent il s’agit d’animaux monstrueux (serpents, dragons, pieuvres…). L’agressivité orale, en miroir, envahit tout, le transitivisme est maximum et la confusion omniprésente. Les enfants sont tués beaucoup plus souvent que les parents mais tous peuvent ressusciter. La bagarre s’installe également dans la part agie du transfert entre lui et moi : plusieurs fois, je suis amené à me mettre devant la porte pour l’empêcher de sortir, je suis parfois obligé d’intervenir physiquement devant certaines colères clastiques déclenchées quand je lui refuse quelque chose. Mais l’attaque de la parole (refus de parler, refus de m’écouter) est moindre dans ces moments là que lorsque j’essaye de lui parler de son histoire personnelle. Après environ deux ans de cure, la relation se pacifie et, malgré quelques tentatives de Yassine pour interrompre la cure ou pour ne venir que tous les quinze jours, il vient volontiers à ses séances. La bagarre n’existe plus que mise en scène dans les historiettes qu’il raconte. La figure générique du monstre indéterminé se met à prendre toute la place : petit monstre (le plus souvent, c’est lui) qui se bat contre un ou plusieurs gros monstres, mais maintenant, c’est le petit monstre qui gagne et tue les gros monstres ; toutefois, la victoire est éphémère, les gros monstres invulnérables revivent, se transforment, le combat est sans fin… Parfois, la figure du père est convoquée et le petit monstre balance dans l’hésitation entre tuer ou sauver le père. Mais c’est le monde maternel archaïque, avec tous ses dangers, qui envahit le plus la scène, dans ses histoires bien sûr, mais aussi dans certaines phrases comme celle-ci : “Tu sais que des tornades peuvent sortir de la mer” ou “Tu connais l’histoire de la poule qui engueule son poussin qui casse sa coquille pour sortir et qui lui crie dessus : arrête de casser tes jouets.” Yassine se bat contre une imago maternelle, monstre qu’il porte en lui et à qui il doit obéir : “je dois combattre le plus grand monstre des ténèbres”. Je mettrai très longtemps à oser lui proposer explicitement ce lien entre le monstre et sa mère en lui.

 

Traiter la réalité

 

Entendre le fantasme, adoucir ces terribles images, se réinscrire dans des représentations narcissiques primaires, est bien sûr l’objectif de la cure, mais pour ces enfants placés, soumis à des conditions de vie chaotiques et violentes, la réalité extérieure fait beaucoup plus effraction dans les séances que dans les autres cures et nous sommes bien obligés de “traiter” ces bouts de réalité.

Yassine arrive un jour en colère, répétant : “Je veux des gouttes, pas de l’efferalgan.” Madame D m’explique que Yassine a mal à la tête et à la gorge, qu’il a refusé l’efferalgan, qu’il veut des gouttes qu’elle n’a pas. Elle me dit aussi que la veille, c’était l’anniversaire de Yassine, qu’une rencontre avec sa mère était prévue, qu’ils sont allés au lieu du rendez-vous mais que sa mère n’est pas venue ; Yassine a voulu l’attendre toute l’heure et il a beaucoup pleuré (c’est un grand progrès que Yassine puisse éprouver et exprimer des affects en cohérence avec la situation vécue). Une fois, madame D sortie, je tente de dire à Yassine que c’est davantage la non venue de sa mère qui le met en colère que le “pas de goutte”. Il ne veut rien entendre : “Si, c’est les gouttes”. En fait, je commets là une erreur : tentative d’explication “forcée”, émise en dehors de la présence de la mère d’accueil, c’est-à-dire sans médiation. Il finit par accepter de faire sa séance. En pâte à modeler, il fait un monstre prisonnier de beaucoup de liens, puis donne des coups de couteau sur ce monstre entouré de fils. Est-ce pour le tuer ou pour le délivrer ? Il me répond : “Je le délivre”. La séance se termine. J’aurais pu m’en tenir là. Mais je ne suis pas très content : je sens Yassine encore en colère et toujours dans son “Je veux des gouttes”. Je décide de faire revenir madame D. Celle-ci, un peu mal à l’aise, a tendance à sourire quand Yassine lui répète qu’il veut des gouttes. Je lui dis que pour Yassine, c’est sérieux, puis j’ajoute, autant pour elle que pour Yassine, qu’il a besoin d’être en colère contre elle pour ne pas être en colère contre sa maman, qu’il a besoin de penser qu’elle aussi est imparfaite, qu’elle ne peut lui donner ce qu’il lui faut, comme sa mère (plus les qualités d’une mère d’accueil sont grandes, plus cela risque de susciter des colères chez l’enfant placé, car ces qualités soulignent les carences de sa mère de naissance).Yassine enfin s’apaise.

Comme souvent, l’interprétation en séance sur la réalité vécue de Yassine n’a pas eu d’effet. Il a fallu que je pose un acte : faire revenir la mère d’accueil – support de la réalité de Yassine et médiation entre lui et moi- pour que mes paroles prennent du poids auprès des oreilles de Yassine et que la répétition de la violence subie/agie s’atténue par le travail de parole (le réel du trauma engendre la répétition qui se perpétue du fait de l’échec de la symbolisation).

Accepter, et même aller chercher des éléments de la réalité extérieure à la séance pour les traiter dans le temps de la séance, c’est-à-dire les réintroduire dans le discours de la cure, empêche à mon avis qu’il reste des blocs de réel brut qui risqueraient d’interrompre le travail psychique. Je crois que, dans d’autres cures d’enfants placés que j’ai menées, le non-traitement de la réalité a empêché la symbolisation d’événements traumatisants et a bloqué la cure. Paradoxalement, c’est l’acceptation de la réintroduction de la réalité extérieure du patient, en plus de sa parole, qui permet le travail psychanalytique. J’aurais pu ne pas interroger madame D sur l’état de Yassine au retour de visites auprès de sa mère, j’aurais pu ne pas écrire au juge, j’aurais pu considérer que l’histoire des gouttes n’était qu’un problème entre Yassine et madame D – et je dois dire qu’à chaque fois, cela coûte au psychanalyste qui préférerait évidemment s’en tenir, comme d’habitude, à ce que lui dit son patient. Mais si je n’avais pas traité ces petits événements, si je ne les avais pas historicisés par un travail de parole, je crois que la cure aurait été interrompue, ou se serait déroulée “comme si”, laissant de côté les véritables enjeux psychiques de Yassine.

 

Suite de la cure de Yassine

 

Cette cure semblait avoir pris sa vitesse de croisière et se déroulait relativement tranquillement : Yassine poursuivait une scolarité quasi-normale et surtout arrivait à prendre, je croyais, une certaine distance vis à vis de sa mère, par exemple en plaisantant sur ses éternelles promesses : en effet sa mère a toujours essayé de compenser son incapacité à être mère dans la réalité par des promesses faites à Yassine : promesse de le reprendre, promesse d’envoi d’un mandat (que Yassine attendait en vain, accusant la famille d’accueil de subtiliser cet argent), promesse de cadeaux faramineux ; et Yassine pouvait alors me dire: “Ma mère m’a téléphoné, elle m’a promis de m’acheter une voiture…” et il éclatait de rire !

 

Mais la réalité allait une nouvelle fois faire intrusion violement dans ce travail psychothérapique : Yassine a rencontré sa mère « par hasard » à la Part-Dieu ( grand centre commercial lyonnais).Dans les semaines qui ont suivi cette rencontre, il est devenu comme fou, très agité, aussi bien au collège qu’à la maison. J’apprendrai plus tard que Yassine a été aussi à cette époque abreuvé de la part de sa mère de sms et de messages qu’il écoutait et réécoutait ( il m’en fera entendre quelques-uns : « mon bébé tu me manques », « je t’aime mon bébé » « viens me voir mon chéri »). Cette agitation de plus en plus violente se terminera par une scène de menaces de mort, proférées le couteau à la main, à l’encontre d’une jeune fille de son age, placée depuis quelque mois dans cette famille d’accueil.

La famille d’accueil qui se sent débordée, a alors appelé les pompiers qui ont conduit Yassine au service d’urgence de l’hôpital psychiatrique. Yassine est resté presqu’un mois dans le service pour adolescents de cet hôpital. Je l’y ai rencontré à plusieurs reprises, et, là il m’a « avoué » que la rencontre avec sa mère n’était pas le fruit du hasard mais d’un arrangement entre eux conclu par téléphones portables ( il faut savoir que la mère de Yassine refusait toute rencontre même non médiatisée si elle était organisée par les services sociaux, elle voulait voir son fils en dehors de toute règle, et ainsi elle n’avait pas vu son fils depuis plus d’un an).

A la sortie de l’hôpital, la famille d’accueil n’a pas eu le courage de le reprendre et celui-ci a donc été placé dans une famille d’accueil relais.

Il continue à venir me parler…et je continue d’ intervenir dans la réalité « extérieure » de cet enfant … interventions qui peuvent être banales, mais indispensables quand nous recevons des enfants bien peu soutenus par des adultes tutélaires et où l’engagement de notre désir est essentiel. Donc des interventions banales comme celle de rappeler aux travailleurs sociaux qu’un enfant qui n’a pas encore 13 ans ne peut venir seul à sa séance, qu’il faut au moins un adulte pour le “recueillir” après sa séance ( en effet, du fait de son changement de famille d’accueil, il met maintenant plus d’une heure en transport en commun pour venir au C.M.P. et aucun adulte n’était là pour l’accompagner, ni surtout pour le raccompagner après sa séance).

Mais parfois l’intrusion de la réalité extérieure dans la cure est beaucoup plus massive : j’accepte en effet maintenant qu’il téléphone à sa mère pendant la séance. J’ai accepté cela devant son insistance et parce qu’il n’a plus de téléphone portable : les travailleurs sociaux se sont enfin rendu compte que ce lien téléphonique entre Yassine et sa mère était très néfaste pour Yassine et ont donc supprimé tout portable (Yassine « étonnamment » a très bien accepté cette mesure, comme il comprend bien maintenant que sa mère doive demander une autorisation pour le rencontrer : il y a quelque chose de la loi qui est en train de s’installer pour lui, entre lui et sa mère). Donc Yassine téléphone à sa mère depuis mon bureau, avec le haut parleur branché, ce que sa mère sait. J’interviens très peu dans leur conversation, mais je peux en reparler ensuite avec lui.

 

Enfin, pour illustrer comment la prise en compte des problèmes de réalité extérieure, et surtout l’intervention du psychanalyste à ce niveau, loin de tout ramener à une plate réalité opératoire, l’articule [2]au contraire à la réalité psychique de l’enfant, je voudrais rapporter deux moments récents de cette cure.

Tout d’abord un jeu – un agir ? – développé par Yassine pendant plusieurs séances : Yassine s’en est pris très violemment au poupon de mon bureau, le jetant par terre, le frappant, le « massacrant » comme il disait. J’ai pu interpréter, après plusieurs séances où ce jeu se répétait (avec une légère évolution : il le tape, le jette sans rien dire / puis s’interroge sur les dégâts , est-ce qu’il l’a tué ? /puis les mots viennent avant l’acte : j’ai envie de taper ce bébé) en lui disant : ” Madame, je vous interdis de taper ce bébé, je vais vous le retirer ”

Lui, interloqué : “Je suis un garçon !”

Moi :” Oui, mais tu es surtout une maman en rage”

Lui : “Vous êtes chiant !” puis ” Non c’est vrai”

 

Deuxième moment : le surgissement, enfin !, de souvenirs infantiles. D’abord à propos d’une musique qu’il me fait écouter – de la « Dance floor » par David Gerra (?) -, il me dit : “Ca me fait penser quand Papa et Maman se battaient” . Quelques séances plus tard, il me demande : ” Vous vous rappelez d’un truc qui vous a frappé quand vous étiez petit ? Moi, je me souviens : j’avais un jeu d’enfant sur le canapé, mon père et ma mère se battaient, la police est venue, appelée par les voisins ; puis une fois quand ils faisaient l’amour dans les WC. La porte de l’appartement était orange, j’allais souvent me réfugier chez les voisins. ” Et, en me disant cela, il essaie de me faire un plan de cet appartement. Si je n’avais pas déjà travaillé cette cure, je n’aurais pas repéré que l’orange de cette porte renvoie à l’orange de son premier dessin (fait 6 ans plus tôt!) c’est à dire à l’orange de la famille serpent. Sans doute assistons-nous là à la symbolisation d’une trace perceptive qui s’organise alors en souvenir.

 

Prendre en compte la réalité extérieure de cet enfant a été selon moi une voie d’accès privilégiée à sa réalité inconsciente. Ceci doit se faire dans le transfert, il ne s’agit pas de rabâcher une nouvelle fois leur histoire à ces enfants qui sont de toute façon dans un apparent” je ne veux rien savoir de mon histoire ” (je dis”apparent” parce que ce”je ne veux rien savoir” est réactionnel à cette histoire qu’on leur raconte et qui serait la leur mais dans laquelle ils ne peuvent se reconnaître puisqu’ils n’y sont pas comme sujet). Prendre en compte la violence dans laquelle ils sont pris, s’engager à la symboliser en tissant réalité extérieure et réalité psychique au plus près de leurs mots, et surtout de leurs agirs, permet au sujet lui-même d’amorcer un début d’historicisation.

 

Que veut dire “maintien du lien”?

 

J’ai rendu compte de cette cure en m’appuyant sur la théorie analytique. Mais mon travail avec les enfants placés m’a amené aussi à m’intéresser de près à la théorie de l’attachement.

Brièvement cette théorie démontre que pour avoir un développement satisfaisant, un enfant a un besoin vital dès ses premiers mois, au niveau psychique, d’établir un lien sélectif avec un adulte, figure d’attachement stable, fiable, prévisible, accessible, capable de comprendre ses besoins et d’apaiser ses tensions, et lui permettant ainsi de se sentir en sécurité. On parle alors « d’attachement secure ». Un adulte peut représenter cette figure d’attachement pour un enfant, sans être pour autant son parent biologique, et c’est à partir de cet attachement secure que l’enfant peut développer un sentiment de confiance en lui et pourra nouer des liens avec d’autres personnes.

Théorie psychanalytique et théorie de l’attachement m’ont permis d’interroger cette fameuse injonction dont on nous rabat les oreilles : “le maintien du lien “, maintien du lien compris toujours comme un maintien du lien physique avec les parents biologiques, et bien sûr un lien qui ne peut être que d’amour !

Je rencontre régulièrement des travailleurs sociaux qui s’échinent à vouloir qu’il y ait de l’amour entre enfant et parents alors qu’on n’est pas obligé d’aimer ses parents comme on peut le lire dans la Bible et le code civil (article 371-1 « l’enfant, à tout age, doit honneur et respect à ses père et mère. »).

Je rencontre également, comme psychanalyste d’adultes, des personnes qui ont besoin, au moins temporairement, de rompre ce lien avec leur famille pour pouvoir se dégager d’une problématique familiale complexe et devenir vraiment adulte : Pourquoi ce que nous comprenons pour eux paraît si difficilement concevable pour un enfant?

Le maintien du lien avec les parents de naissance ne doit pas se faire au dépend de la relation d’attachement plus ou moins secure que l’enfant développe avec sa famille d’accueil, et toutes les visites avec les parents doivent être évaluées en fonction des effets produits sur l’enfant et non au nom de l’idéologie familiale.

Prendre en compte le négatif chez la mère (et chez le père) n’est pas penser ou agir contre elle ou dire du mal d’elle : il s’agit simplement de reconnaître qu’elle est comme çà, avec ses défaillances, et que “tout enfant a à faire son beurre avec les parents qu’il a”, comme le disait Françoise Dolto. Plus théoriquement, je rappellerai que les béances et les discordances dans la réalité mère-enfant sont de structure et non liées aux accidents historiques.Nous avons tous à faire avec cela, même si pour certains ces béances et discordances tournent au tragique. Le négatif de ces parents c’est surtout la grande difficulté pour eux à porter psychiquement leur enfant, à se le représenter et cela a des effets qui vont de la carence éducative à la maltraitance (oubli des visites, cadeau sans rapport avec l’age de l’enfant, gavage de nourriture lors des rencontres…). Reconnaître ce négatif ce n’est pas les condamner, les juger, mais prendre en compte leurs limites et ne pas être dans l’illusion de “l’amour maternel”.

Surtout la psychanalyse –et la cure de Yassine en est un exemple- montre que le lien important, celui qu’il faut maintenir avec les parents de naissance, est un lien symbolique, permettant à chaque enfant de connaître son histoire, un lien intra-psychique avec ses imagos parentales. Pour cela point n’est besoin de rencontres fréquentes dans la réalité. Mais chaque rencontre doit être accompagnée par un tiers, soit dans le moment même de la rencontre (visite médiatisée), soit dans l’après-coup dans une reprise avec l’enfant des effets que la visite produit sur lui. Nous avons à veiller, si les parents ont été absents à une visite, que les travailleurs sociaux, ni ne culpabilisent les parents de cette absence, ni ne cherchent à remplacer à tout prix cette rencontre avec l’enfant, mais s’informent du pourquoi de cette absence si c’est faisable ; et s’il n’y a pas de nouvelles des parents, qu’ils s’efforcent le plus possible d’en avoir : car ce qui importe pour ces enfants, souvent très en souci de leurs parents, plus que de les rencontrer, c’est d’avoir des nouvelles d’eux, de leur santé, de leur mode de vie … Ce lien de parole, entre l’enfant et ses parents, soutenu si nécessaire par des tiers, nous apparaît être le plus important pour l’avenir de l’enfant, et de sa relation future avec ses parents, à condition qu’il ait une figure d’attachement secure dans la réalité actuelle de sa vie. À partir de cet attachement secure et du lien de parole entretenu entre ses parents et lui, l’enfant pourra plus tard – à son gré, comme sujet – nouer un lien véritable à ses parents.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Maurice Berger, L’échec de la protection de l’enfance,Paris, 2003. Lire en particulier le chapitre 3 : “Vivre avec des parents inadéquats”.

[2] Articulation entre réalité extérieure et réalité psychique – comme fantasme et réalité dans les histoires de séduction/abus sexuels – l’écoute du psychanalyste doit soutenir ici la conjonction de coordination, le “et”.