LA QUÊTE DE RESSEMBLANCE CHEZ LES SUJETS ADOPTÉS :

 une tentative pour colmater les brèches identitaires

 

Texte présenté au colloque de la SPF sur le thème « Identités et sujet », le 31 mars et 1er avril 2012, à Paris, dans le cadre de l’atelier « Quand le sentiment d’identité vacille », publié dans Les lettres de la SPF, n°30, 2013, p. 73-82.

 

L’identité personnelle prend sa source depuis l’autre par le jeu des identifications. Elle nait dans le lien aux parents, parents qui font don de reconnaissance : tu es mon fils/ tu es ma fille, reconnaissance qui est d’abord une disposition psychique et affective avant d’être un acte juridique. C’est du lien avec sa mère et avec ses proches que l’enfant grandit au sentiment d’une évidence : bien sûr que je suis ton enfant, que je suis leur enfant, bien sûr que je suis moi-même. L’évidence de soi-même est le fondement de tout sentiment identitaire[1]. Cette évidence du lien aux parents est toujours à créer : elle n’a rien d’une évidence et la ressemblance physique aide à conforter la conviction : c’est mon portrait tout craché, il est logique que je me retrouve en lui. La ressemblance physique n’est pas une condition du lien (nous allons voir qu’elle manque chez l’enfant adopté et que ce manque est douloureux) mais elle le facilite : la filiation s’inscrit aussi dans le jeu de la semblance[2] et on en voit d’ailleurs les manifestations enthousiastes dans les maternités.

 

Chez l’enfant adopté, cette évidence du lien ne va pas de soi et la question de la ressemblance physique prend souvent une importance démesurée. J’ai retrouvé cela aussi bien dans les dires de mes patients que dans les témoignages d’enfants adoptés ( l’adoption suscite volontiers des vocations d’écrivains) .

J’en cite quelques uns :

  • une jeune fille de 24 ans parlant de sa mère de naissance : je voulais la connaître pour me comparer, ça m’aurait aidée dans ma quête d’identité
  • un jeune homme : je cherche discrètement, quand je croise un homme qui pourrait avoir l’âge supposé de mon père, à voir s’il a des traits de ressemblance avec moi.
  • un autre : c’est dur de ne ressembler à personne.
  • un autre encore : je voulais avoir une photo de mes géniteurs pour savoir à qui je ressemblais. Tout au long de ma vie je n’ai pas eu le pouvoir de voir mon apparence se refléter sur mes proches.

 

Je crois que ces questions sur la ressemblance sont liées à la nécessité pour l’enfant adopté d’avoir à surmonter deux disjonctions majeures, l’une touchant au symbolique et l’autre au réel du corps :

-première disjonction : les liens biologiques de la filiation sont déliés des liens juridiques et psychiques dans l’adoption et la fiction juridique de la création filiative, si elle est nécessaire et capitale, n’efface pas tous les effets de l’interruption filiative (l’abandon).

– la deuxième disjonction est constituée par la rupture du portage corporel du fait de l’abandon. Bien sûr, tout enfant a à passer par cette rupture avec le corps de la mère, mais, pour le sujet abandonné il s’agit d’une rupture totale avec la « mère environnement », ce qui paradoxalement rend plus douloureuse la séparation d’avec le corps de la mère (d’ou sans doute cette nostalgie inextinguible du parent perdu).

Face à ses disjonctions, pour tenter d’établir ou de rétablir une continuité entre le réel du corps et l’ordre symbolique, on rencontre souvent une inflation des réponses imaginaires : non pas des fictions narratives qui pourraient faire « commencement et histoire » pour le sujet, mais une quête narcissique effrénée dans cette recherche d’un reflet impossible à trouver, quête qui cherche une réponse qui n’a pas été rencontrée du côté de la parole. Le fait aussi que le premier contact entre enfants abandonnés et parents adoptants se fasse par des photos, préalable fréquent à la rencontre physique, accentue, tout en la figeant, cette question de la ressemblance : l’image se trouve mise au premier plan.

 

 

Ecouter des enfants ou des adultes adoptés m’a appris combien cette question de la ressemblance est pour eux cruciale, rémanente et douloureuse. Bien sûr, cette question est avant tout imaginaire, mais on aurait tort de la négliger car c’est souvent par cette question – à qui je ressemble ?- ou sous sa forme négative – je ne ressemble à personne – que l’enfant adopté nous indique ses vacillements identitaires et c’est aussi par cet appel à d’hypothétiques ressemblances qu’il essaye de colmater ses brèches identitaires.

Mais l’appel à la ressemblance ne suffit pas pour stabiliser les vacillements de l’identité et cette recherche de la ressemblance débouche sur de l’inquiétante étrangeté ou, pour citer Lacan dans le séminaire sur l’angoisse, sur la dimension de l’étrange, j’y reviendrai.

La cure de Matthieu, entre ressemblance et reconnaissance

 Matthieu, un jeune homme de 22 ans, adopté à 4mois, que j’ai reçu presque deux ans, en face à face, m’a enseigné comment cette recherche de ressemblance, si fréquente chez l’enfant adopté, peut échouer à soutenir son identité et avoir des conséquences tragiques.

J’évoquerai la cure de Matthieu en insistant sur son drame identitaire dont il ne parle qu’à travers la question de la ressemblance et en éludant tous les autres aspects de cette cure, notamment ceux liés à l’abandon et à l’adoption.

Matthieu vient me parler de son parcours difficile : échec scolaire, violence envers ses parents générant de la culpabilité, socialisation malaisée « je n’ai pas de copains, je suis seul ». Il m’évoque très rapidement son adoption et termine cette première séance en me disant : « je flottais dans les airs, je n’avais aucune racine ».

Une fois la confiance installée, après avoir testé  le cadre lors des deux ou trois premières séances, Matthieu va me relater sur plusieurs séances, en détail, ses « retrouvailles » ou plutôt comme il dit ses « trouvailles » avec ses parents biologiques (il est né sous x, abandonné à la naissance, adopté à quatre mois), retrouvailles qui ont tourné au cauchemar pour lui.

A 19 ans, il a décidé de rechercher ses géniteurs pour avoir au moins une photo d’eux. Il me raconte une histoire assez folle avec le CNAOP (le centre national d’accès aux origines personnelles) qui débouche sur une rencontre avec sa génitrice et toute sa famille (à elle), un samedi après midi à la gare du lieu où elle habite.

« J’étais euphorique, j’avais enfin trouvé quelqu’un qui me ressemble. »

« On est restés deux mois ensemble, 24h sur 24 avec ma génitrice. Je la tenais par la main, je la coiffais, on a dormi ensemble. » La soeur ainée qui était un peu le chef de famille car sa génitrice était une personne « plutôt demeurée » trouvait cela très bien : « Quand on retrouve son fils, on ne le quitte plus. »

Ce qui devait arriver arriva et sa génitrice, comme lors de la naissance, cette fois encore, n’a pas pu, pas su, être une mère pour lui.

Les retrouvailles avec le géniteur, rencontré par l’intermédiaire de la génitrice, dont il était séparé, ont été, elles aussi, dramatiques. Pour fuir sa génitrice, en effet Matthieu accompagne son géniteur dans son pays d’origine, le Maroc : là-bas, il a le sentiment qu’on refuse tout ce qu’il était, tout ce qu’il a vécu auparavant : « Tu es un arabe, tu es un musulman, comme nous, lui dit-on, tu es Karim (prénom qui lui a été donné à la naissance et que ses parents adoptifs ont conservé comme deuxième prénom)». Il se sent prisonnier, a peur qu’on lui prenne son passeport et fuit le Maroc dans des conditions périlleuses selon lui, grâce à l’aide de son père adoptif auquel il fait appel.

Revenu en France, nouvelle fuite : il fuit le midi où résident aussi bien ses parents adoptifs que sa génitrice et s’installe, seul, à Lyon où il décide de reprendre ses études : il s’inscrit au diplôme d’accès aux études universitaires et commence un travail de parole avec moi.

Une fois son récit historique achevé, il aborde avec beaucoup de précautions et de circonvolutions un sujet qui le désespère, qui lui « casse le moral » : il se plaint de n’être pas beau, d’avoir un double menton et des cheveux horribles. Ces thèmes sont à la limite de la dysmorphophobie : Matthieu est un beau jeune homme et il peut me dire que sa mère lui a souvent dit qu’il était beau et intelligent. La rencontre avec ses géniteurs l’a confirmé dans son origine « maghrébine », origine dont il se doutait du fait de sa peau assez mate et de ses cheveux frisés qu’il déteste. Il ne retrouvera, cependant, ce double menton allégué ni chez sa génitrice ni chez son géniteur.

Il me parle également, d’abord en le minimisant, d’un abus sexuel répété dont il a été victime, entre 10 et 14 ans, de la part d’un cousin plus âgé que lui de 3 ans. De cette relation sexuelle, il n’a jamais parlé ; il revoit actuellement ce cousin qu’il excuse car « il est plutôt retardé et a perdu un frère ».

Je crois que cet abus sexuel a compliqué chez lui la question de la ressemblance. La ressemblance est une problématique qui est au carrefour du miroir et du visage : du côté du miroir, il déteste son image ; du côté du visage (au sens de Levinas, c’est à dire un visage qui n’est pas tant à regarder qu’a écouter et qui ouvre une voie vers l’invisible), la honte de l’abus sexuel entraîne la perte du visage. Cette honte, de plus, vient redoubler la honte d’avoir été abandonné : « Je suis le déshonneur, je ne ressemble à personne. »

Tout au long de sa cure, Matthieu interroge cette quête de ressemblance qui a agité sa vie :

« Enfant, je me suis toujours imaginé avec un autre visage (visage à entendre ici, bien sur, au sens de l’image). Peut-être tous les enfants sont comme ça. J’étais incapable de me sentir moi-même, j’avais besoin de m’identifier à un autre visage. »

ou encore :

« Dans mon visage, je ne voyais personne… le reflet de personne, personne ne m’avait reflété… et ma question identitaire a perverti la relation à mes parents. »

Je dois préciser qu’une branche de la famille maternelle-adoptive- de Matthieu est d’origine tunisienne et qu’il a des cousins tunisiens ; mais dans ceux- là, dont on peut penser qu’ils ont un morphotype proche du sien, Matthieu n’a jamais pu, ou voulu, se reconnaître : « ce n’était pas des visages familiers ».

Si Matthieu a tant axé sa quête identitaire sur l’aspect extérieur, sur l’image, c’est que peu de mots ont été apportés par ses parents adoptifs : Matthieu s’est plaint auprès de moi que ses parents lui avaient peu parlé et qu’ils ne lui ont même pas demandé ce qui s’était passé lors de ses retrouvailles douloureuses avec ses géniteurs. Ses parents n’ont pas su tenir le rôle de témoin qui permet de passer de la ressemblance à la reconnaissance[3]. Ce qu’il n’a pas trouvé du côté de ses parents adoptifs, il est allé le chercher auprès de ses parents de naissance et, là, il n’a trouvé, selon ses propres termes, que des géniteurs, qui, de plus, niaient son histoire : « Une partie vide en moi n’a pas été remplie par la rencontre avec mes géniteurs ». Cette rencontre avec ses géniteurs n’a, donc, pas du tout répondu à ce que cherchait sa quête de la ressemblance et elle l’a même laissé plus angoissé qu’avant.

« Quand je vois mon visage dans un miroir, dans une vitre de voiture (Matthieu trouve des miroirs partout! ), je vois Karim (c’était mon nom de naissance). Je vois Karim et Thanatos, je les vois danser bras dessus bras dessous, alors ça me fait rire. » On n’est pas très loin des contes d’Hoffmann et de « l’inquiétante étrangeté » où quelque chose qui était familier, qui devait rester secret, dans l’ombre, en est sorti.

Un jour, m’expliquant qu’il « adopte » le comportement, l’accent, de celui qui est en face de lui, je serai amené à lui dire : « Vous ne vous êtes pas adopté ».

Ce comportement atteint son acmé quand il essaie de devenir sa génitrice : « je me mets un foulard sur la tête, je me rase de près, pour retrouver le visage de ma génitrice dans le miroir. Certains soirs, je vais me promener comme ça dans la petite ville où elle habite pour qu’on me prenne pour elle dans la rue ». N’est ce pas une tentative pour que la ressemblance devienne de l’identique, processus primaire où l’identité de perception lui permettrait d’halluciner une mère qui est tout à la fois sa mère et qui n’est pas sa mère ?

Parfois il peut admettre que, lorsqu’il voit le visage de sa tante, sœur de sa génitrice, ou de ses demi-sœurs paternelles, ça lui fait du bien de se reconnaître dans ce regard, ce visage. Mais, ajoute-t-il très vite « ça ne me rapproche pas d’elle, ma génitrice, là-bas je n’ai connu que la souffrance ».

Avant d’en venir à l’arrêt provisoire de cette cure, quelques mots sur le transfert et le contre-transfert : dans les rêves de Matthieu, j’apparais comme celui qui, une nouvelle fois, peut soit l’abandonner, soit se moquer de lui, et donc le renvoie à sa solitude. Il a besoin également de faire appel régulièrement à d’autres thérapeutes (soit somaticiens, soit psychistes) et donc d’avoir toujours potentiellement deux lignées thérapeutiques disponibles. Du côté du psychanalyste, le risque de la fascination par la réalité extérieure est grand quand nous recevons des enfants adoptés qui ont souvent eu des parcours hors du commun. Chez Matthieu, la réalité historique est chargée : abandon, abus sexuel, réalisation incestueuse, et elle peut faire obstacle au travail psychique. Mais, pour lui, ce sont aussi des représentations inconscientes qui peuvent se nuancer au cours de sa vie et qui sont à subjectiver par un travail de parole.

 

La thérapie a été interrompue, provisoirement je l’espère, d’une façon qui m’a bouleversé. Peu de temps avant les dernières grandes vacances, en juillet, revenant sur l’abus sexuel dont il a été victime, Matthieu se pose la question d’en parler à sa famille et d’éventuellement porter plainte car il en a assez d’avoir des conduites dégradantes où il prend son corps comme objet sexuel. Dans la suite de cette nouvelle évocation de l’abus, il me raconte, pour la première fois, que 4 ans auparavant, il a eu un grave accident de voiture : sa voiture a fait plusieurs tonneaux et lui n’a eu que quelques blessures à la tête. En fait, c’est une véritable ordalie qu’il a mise en scène en roulant à grande vitesse, mettant volontairement les roues droites de sa voiture sur le bas-côté. J’apprends que c’est après cet accident qu’il a décidé de rechercher ses origines et de contacter le CNAOP.

Après ces dernières grandes vacances (donc en septembre), sans nouvelle de lui, je lui laisse, mi-octobre, un message téléphonique[4]. Il me rappelle immédiatement : il a eu un accident de voiture le 26 août. Il a eu de nombreuses fractures, le pronostic vital a été engagé, mais maintenant il va mieux, il est en centre de rééducation. Je suis étonné par son élocution difficile, il me répond qu’il a eu des fractures à la mâchoire et au visage. Je reste abasourdi me disant qu’il a poussé bien loin la détestation de son visage.

 

Cette quête, réussie, pour trouver quelqu’un qui lui ressemble, qui le reflète, qui le conforte dans son identité n’a pas du tout amené la sérénité espérée. La nomination et la reconnaissance effectuées par ses parents adoptifs n’ont pas suffi à asseoir son identité. Le travail de parole, avec moi, n’a pas permis non plus, pour l’instant, de laisser tomber cet imaginaire de la ressemblance qui lui encombre l’esprit. Tout cela n’a pas empêché la répétition de la mise en danger de sa vie. Plusieurs fois, Matthieu m’avait décrit avoir eu des conduites dangereuses en voiture soit quand il était avec sa génitrice, soit plus tard, quand il allait roder la nuit dans sa ville, « déguisé » pour être comme elle ; mais, jusqu’à ce 26 août, il avait réussi à ne pas avoir d’autre accident.

Qu’est ce qui a pu conduire à ce nouvel accident de voiture ?

Je ne sais pas ce qu’a vécu Matthieu pendant ces vacances et j’en suis réduit à faire des hypothèses à partir de ce que je sais de lui.

J’ai souvent constaté que la rencontre avec les parents géniteurs n’allait pas sans risque : elle peut saturer l’énigme de l’origine, elle peut supprimer la possibilité de fantasmer et de rêver l’origine, elle peut faire du « roman familial » une réalité intangible. Ces constructions romanesques qui voilent habituellement l’énigme de l’origine sont remplacées par une certitude aveuglante qui prétend répondre à la question « d’où je viens ? ». Il n’y a plus d’espace d’indétermination, plus de suspens énigmatique entre le sujet et ceux qui le précédent. Être né sous X fait souvent croire que, si je sais quelle est mon origine – enfin !- (origine là, au sens génétique), je saurai qui je suis : mon être devient prévisible et déterminé, « connaissable » et cette objectivation, je crois, exclut de la vie. Toute recherche du coté des « origines » est aussi une défense contre les motions pulsionnelles visant la famille actuelle, motions vécues comme dangereuses. La recherche du « même » du coté des parents de naissance est aussi une tentative d’échapper au risque de l’érotisation du même et de l’indifférenciation d’avec la famille adoptive.

 

Le séminaire de Lacan sur « L’angoisse »[5] est venu me fournir d’autres ébauches de réponses. « L’angoisse n’est pas le signal d’un manque, mais de quelque chose qu’il faut concevoir à un niveau redoublé d’être le défaut de l’appui que donne le manque »(p66). Lacan poursuit plus loin : « il existe des moments d’apparition de l’objet qui nous jettent dans une toute autre dimension… c’est la dimension de l’étrange. Devant ce nouveau, le sujet vacille littéralement et tout est remis en question du rapport soi-disant primordial du sujet à tout effet de connaissance (p73/74) ». Lacan explique alors que nous avons un mode de reconnaissance de notre propre forme qui est limité en elle-même. Ce reste, ce résidu non imaginaire du corps… «vient se manifester à la place prévue pour le manque, et d’une façon qui, pour n’être pas spéculaire, devient dès lors irrepérable. C’est en effet une dimension de l’angoisse que le défaut de certains repères (p74) ».

Le parent irreprésentable, absent, jamais connu, exerce une attraction importante dont le sujet ne peut jamais totalement se déprendre. Mais la rencontre tant attendue avec ce parent ne résout rien, loin de là : au niveau de l’imaginaire conscient c’est souvent la déception qui prime, et au niveau inconscient, là où on était protégé par le manque, va surgir sur le mode de la présence une représentation, un objet ; or, dit Lacan, « c’est ce surgissement du manque sous une forme positive qui est source d’angoisse » (p75). Est-ce cela qui a précipité Matthieu dans cet accident où il a mis sa vie en jeu ? Je ne pense pas, je crois davantage que Matthieu nous montre que la recherche de ressemblance débouche sur une impasse quand elle ne s’articule pas à la question de la reconnaissance.

 

Addendum : Une seconde vie de Dermot Bolger.

Une collègue, après avoir entendu mon exposé, m’a conseillé de lire un roman « Une seconde vie » de l’irlandais Dermot Bolger qui venait d’être traduit en français (ed. Joelle Losfed,2012 , traduit par Marie-Hélène Dumas ). Comme Freud l’a souvent écrit, les poètes et les romanciers disent avant et mieux que les psychanalystes beaucoup de choses sur l’âme humaine…

Dermot Bolger évoque le drame de la société irlandaise dans les années 1950/1970 où, par souci de respectabilité, l’Eglise a organisé la disparition et l’adoption de milliers de bébés arrachés des bras de « pécheresses », à qui, disait-on, on offrait ainsi une seconde vie. Le narrateur, Sean Blake, est un de ces bébés qui n’apprend qu’à onze ans qu’il a été adopté. Ses parents adoptifs sont chaleureux, aimants et ils prennent soin de l’assurer, quand ils lui révèlent son adoption, qu’il restera leur fils pour toute sa vie. Cependant, dès lors, pour Sean, sa vision du monde change et son comportement en est altéré : « je préférais qu’on parle de moi comme d’un fauteur de troubles plutôt qu’un enfant adopté (p66) », et il parle de cette fureur au fond de lui « depuis que j’avais, à onze ans, découvert mon identité volée ( p95)». Puis il va chercher à oublier et cacher cette « honte » d’avoir été abandonné et adopté. Néanmoins, son récit fourmille de ces interrogations que l’on retrouve quand nous écoutons des sujets adoptés : « chaque fois que j’étais en contact avec un inconnu, je pensais que cet homme était peut-être mon vrai père sans que je puisse le savoir. Quand je croisais des clochards dans la rue, je cherchais souvent dans leurs visages une ressemblance avec le mien (p 71) ». Et quand il retourne sur le lieu de sa naissance, il écrit : « pour la première fois, je me tenais parmi les miens. Je voulais crier : est-ce que quelqu’un ici reconnaît mon visage ? Est-ce quelqu’un peut me dire qui je suis vraiment ? (p 95)». Son père (adoptif) est photographe et lors de l’anniversaire de ses onze ans, en même temps qu’il lui révèle son adoption, il lui offre un appareil de photo : Sean en fera sa profession mais refusera que la moindre photo de lui soit prise, même lors de son mariage : toujours la prévalence de l’image dans ces histoires. Sean, donc, se marie, devient père, arrive à oublier cette adoption au nom de la respectabilité, respectabilité qui condamnaient les acteurs de ces drames au silence : Sean n’a même pas dit à son épouse qu’il est un enfant adopté.

Il faudra qu’il passe par une mort clinique, suite à un accident de la route, pour que Sean se questionne sur ses origines. Au réveil, il est devenu étranger à lui-même et aux siens : « c’est comme si je n’avais plus eu le moindre rapport avec mon ancienne existence. Comment expliquer que j’étais revenu à la vie différent de celui que j’avais été, et que j’étais incapable de me focaliser sur la petite république d’amour que nous avions soigneusement construite avec Géraldine ? ». La quête de son passé et de sa mère biologique nous fera découvrir le drame de ces jeunes femmes, rongées par la honte et la culpabilité, obligées d’abandonner leur enfant. Dans cette quête, Sean aura un autre accident de voiture dont il sortira indemne : j’ai quand même été très surpris de découvrir que Sean, tout comme Matthieu, se décide à rechercher sa mère biologique après un accident de voiture et qu’un autre accident se produira lors de cette quête. La rencontre avec sa mère ne se fera pas, celle-ci venant de décéder mais la rencontre avec les protagonistes et témoins du drame de cette grossesse « coupable », permettra à Sean d’exorciser sa colère et de renouer les fils de ses deux histoires. Lorsqu’il va répandre les cendres de sa mère biologique dans le cimetière de son village natal, il écrit : « je sentis les bras des autres femmes qui se refermaient sur moi, enlevant chacune, dans la caresse sûre et tranquille d’une mère, une bribe de mon chagrin (p 257) ».

Enfin, comme les sujets adoptés me l’ont appris, c’est l’appui, par la parole, dans une filiation acceptée et n’effaçant pas le passé, qui permet de sortir d’un imaginaire angoissant et envahissant. Sean a emmené son fils Bénédict voir un match de foot-ball comme son propre père, décédé, le faisait et il écrit : « Si les fantômes existent, celui de mon père était certainement quelque part sur ces gradins de ciment. Je voulais qu’il sache que c’était son nom et le nom de sa femme que Bénédict portait, et malgré le chagrin que j’éprouvais en pensant à ma mère biologique, nous étions fiers de porter ce nom (p244) ».

Par delà les similitudes avec ma clinique, il s’agit là d’un très beau roman que je recommande pour le plaisir de la lecture.

 

 

[1] Christian Flavigny, L’infantile, l’enfantin, les destins de la filiation, PUF, 2011, p 46.

[2] Christian Flavigny, opus cité, p 26.

 

[3] Robert Antelme dans « L’espèce humaine » (Gallimard, 1957) parle admirablement bien des rapports entre l’image, la permanence, ou non, de la ressemblance et de la nécessité d’un témoin pour qu’il y ait reconnaissance. Il écrit, page 180, à propos d’un camarade, appelé K : «  C’était en K vivant que je n’avais trouvé personne. Parce que je ne retrouvais plus celui que je connaissais, parce qu’il ne me reconnaissait pas, j’avais douté de moi un instant. Et c’était pour m’assurer que j’étais bien encore moi que j’avais regardé les autres, comme pour reprendre respiration… cependant quelques-uns reconnaissaient  encore K. Cela n’était pas arrivé sans témoin ». La non reconnaissance d’autrui, par une disparition de la ressemblance à son image, remet en cause notre propre reconnaissance et peut faire vaciller notre identité que seul un témoin pourra rétablir dans sa permanence.

 

[4] Mon expérience avec les enfants séparés et placés ainsi qu’avec les enfants adoptés m’a appris que ces enfants ont subis une rupture dans le portage inconscient qu’assure chaque parent dès la conception. Être représenté inconsciemment dans ce lieu étrange qu’est l’inconscient parental constitue pour chacun de nous les représentations narcissiques primaires, appuis essentiels pour assurer notre sentiment d’existence. Pour cette raison, je pense nécessaire que l’analyste puisse garder le souci, non surmoïque, de ces enfants, qu’il ne les oublie pas et qu’il n’hésite pas à leur témoigner son engagement. Je crois que d’avoir travaillé sur la cure de Matthieu et de la partager avec vous participe de ce mouvement.

[5] Jacques Lacan, Le séminaire, livre X, L’angoisse, Le Seuil,