ÊTRE NÉ DE…/ ÊTRE FILS DE…

Filiations et origines dans l’adoption plénière.

Exposé fait au colloque de la SPF “filiations et parentalitès”, à Paris, en novembre 2014

Origine et filiation sont habituellement conjoints, de notre « origine » découle notre filiation : nous sommes nés d’une mère et d’un père dont nous devenons fils ou fille

Recevoir des sujets adoptés (enfants ou adultes) m’a obligé à réfléchir sur le lien de filiation et surtout m’a amené à découvrir qu’il y avait une différence essentielle entre « être fils de … » et « être né de … ».

Le processus de l’adoption plénière nous apprend en effet qu’origine et filiation peuvent être disjoints, qu’il s’agit de deux ordres de réalité différents.

Si cette différence n’est pas explicitement pensée, de la confusion peut s’installer, confusion qui devient source de difficultés pour les différents acteurs du processus d’adoption : la quête des origines notamment peut alors être prise pour une mise en cause de la filiation.

Distinguons donc ces deux concepts.

 

Filiation et origine

 

La filiation est symbolique, elle institue une généalogie et instaure des principes interdicteurs, l’inceste et le meurtre, qui fondent notre humanité. C’est quelque chose qui s’écrit et qui peut être modifié par un acte d’écriture juridique. La filiation adoptive est une fiction juridique, ce qui ne veut pas dire qu’elle est fausse ou mensongère. Doit-elle effacer la première filiation ? C’est une question très débattue actuellement.

 

L’origine est du côté du réel du corps, ce n’est pas quelque chose qui s’écrit mais qui s’inscrit sur et dans le corps et dont la trace constante est le nombril. Elle garde toujours une part d’énigme, même quand elle est connue objectivement. L’énigme est différente du secret, l’énigme vient dire qu’il y a toujours un part qui échappe au sujet quant à son origine : cette part qui échappe, c’est celle qui a précédé notre venue au monde, c’est le désir qui nous a fait naitre. «  Je n’étais pas là la nuit où j’ai été conçu » écrit Pascal Quignard dans un très beau livre intitulé « La nuit sexuelle »[1].

 

Précisons encore que la filiation renvoie à un acte de reconnaissance, don de reconnaissance fait par les parents : tu es mon enfant/je suis ton père, ou ta mère. Les origines renvoient, elles, à la question de la ressemblance physique : A qui je ressemble ? Quelles particularités physiques, quelles maladies me viennent de mes géniteurs ? Quelles traces inscrites sur mon corps me rattachent à ceux qui m’ont transmis la vie ?[2]

 

Si je présente ainsi filiation et origine, ce n’est pas pour les opposer mais pour les articuler, ce qui peut permettre d’aider des parents adoptifs. En effet, ceux-ci peuvent avoir du mal à se dégager de l’idéologie biologique, qui met en avant « le lien de sang » et qui infiltre souvent leurs représentations, en tout cas leurs représentations inconscientes.

Cette croyance en la prévalence des liens de sang peut apparaître « en négatif », notamment dans la sidération qui saisit les parents quand l’enfant leur crie « tu n’es pas mon père, ma mère ». Je crois que c’est la croyance en la primauté du biologique qui empêche ces parents de répondre « oh que si, que tu le veuilles ou non, je suis ton père, ta mère ».

Cela se repère aussi, par exemple, dans la crainte qui surgit chez certains parents quand leur enfant parle de rechercher ses origines, ses « vrais » parents… comme si ce n’était pas eux les parents ! Vrais ou faux, là n’est pas la question, même si l’enfant la pose comme cela.

Enfin ne pas privilégier les liens de sang, c’est ce qui permet de dire à l’enfant son histoire au moment venu, c’est à dire quand il se sent vraiment adopté et qu’il peut lui aussi adopter ses parents. C’est pouvoir aussi l’accompagner discrètement si un jour il désire rechercher ses géniteurs. C’est ce qui permet aussi de ne pas être dans le secret. Heureusement, de nos jours, on ne cache plus leur adoption à ces enfants et je crois que si, auparavant, on la cachait c’est justement qu’on avait d’une part peur de la suprématie de la famille biologique et d’autre part honte du malheur biologique de la stérilité. (Si on n’avait pas caché son adoption à Œdipe…).

Ce que je viens de dire concerne, je crois, avant tout les parents qui ont intérêt à avoir les idées claires sur la filiation quand ils se lancent dans une démarche d’adoption. S’ils sont assurés de ce lien de filiation, cela permettra que ce lien ne dépende pas des mouvements affectifs de l’enfant, des moments où l’enfant aime ou n’aime pas ses parents, et ce lien pourra alors être ressenti comme un lien sûr, sécurisant, inaltérable, résistant aux attaques.

 

Je me suis rendu compte que soutenir ainsi des parents adoptifs souvent mal assurés dans leur parenté m’avait poussé à défendre une position structurale de la filiation, proche de celles de Lévi-Strauss ou de Françoise Héritier.

 

Françoise Héritier, par exemple, affirme « qu’il n’existait pas jusqu’à nos jours de sociétés humaines qui soient fondées sur la seule prise en considération de l’engendrement biologique… Toutes (les sociétés) consacrent la primauté du social et de la convention juridique qui fonde le social, sur le biologique pur. La filiation n’est jamais un simple dérivé de l’engendrement.[3] ».

Je savais aussi par mon expérience d’analyste que le père ne peut se réduire à un spermatozoïde comme voudrait nous le faire croire la doxa sociale actuelle – le vrai père c’est le géniteur- influencée par l’introduction du « critère de vérité biologique » dans la loi du 3 janvier 1972 sur la filiation. Et je récusais le terme de filiation biologique, en accord avec quelqu’un comme Pierre Legendre qui parle dans ce cas-là d’une conception bouchère de la filiation (celle qui ne résulterait que de la vérité corporelle. Il fait remonter cet avènement aux théories nazis qui par leurs théories scientistes – en opposition à une pensée véritablement scientifique – ont voulu créer des « races biologiques » pures et interdire l’hybridation qui risquait de rendre impures ces « races »).

 

Toutefois, cette conception structurale, juridique, de la filiation présente une faille que souligne Lacan : ce système n’est jamais relativisé par le réel, tout est symbolique et le réel ne compte pour rien[4]. Il n’y a plus d’ancrage de la filiation symbolique dans le réel de la procréation sexuée.

C’est ce qui fait que nous ne nous suffisons pas de savoir de qui nous sommes le fils (notre inscription symbolique), nous voulons savoir aussi d’où nous venons, de qui nous sommes nés (le réel de la conception sexuée).

Cette critique que fait Lacan à Lévi-Strauss, je l’ai retrouvée d’une certaine façon dans la bouche des adoptés quand, sachant bien dans quelle famille ils vivent, dans quelle filiation ils sont inscrits, ils veulent savoir aussi quelles sont leurs origines : le sujet adopté, lui, ne se suffit pas de cette inscription symbolique, nécessaire mais souvent non suffisante pour construire son identité. Il va devoir en passer par la quête de ses origines. Cette quête des origines peut toucher tout sujet mais elle est beaucoup plus aigue chez les sujets adoptés. Tous ne font pas cette démarche car chacun a une histoire particulière, un rapport à l’adoption différent et, dans une même fratrie, certains se questionneront sur leurs origines alors que d‘autres ne veulent pas en entendre parler.

Pour ceux qui s’interrogent sur leurs origines, en général à partir de l’adolescence (c’est le développement de la libido génitale qui conduit l’adolescent à investir la représentation de ses parents de naissance et réactive le fantasme originaire de la scène primitive), cette quête, souvent douloureuse, va se faire à travers la recherche de ressemblances, de traces dans les dossiers, de retour dans le pays d’origine.

 

Mais qu’est ce qui est vraiment cherché dans ces démarches réitérées ?

 

Avant de proposer une réflexion plus théorique sur le terme origine, faisons un détour par la clinique.

Ecouter des enfants ou adultes adoptés m’a appris combien cette question des origines passe avant tout par une interrogation sur la ressemblance.

Dans toute famille, qu’elle soit légitime ou adoptive, il s’agit toujours que l’enfant se greffe en sa famille et qu’elle devienne sienne[5]. Certains peuvent dire d’ailleurs que tout enfant a à être adopté par ses parents, ce qui n’est pas faux, mais cette phrase risque d’occulter deux difficultés particulières que rencontre tout enfant adopté : d’abord, avant l’adoption, il y a eu l’abandon, traumatisme précoce qui fragilise les capacités d’attachement stable de l’enfant et dont les conséquences dans le futur ne sont pas anodines. Ensuite, si tout enfant a à se greffer en sa famille, la « bouture » dans l’adoption est de provenance lointaine (même en adoption nationale), elle a une dimension d’étrangeté qui rend plus difficile le processus de familiarisation nécessaire pour faire famille.

 

Donc, chez l’enfant adopté, l’évidence du lien parents-enfants ne va pas de soi et c’est ce qui va pousser ces enfants à s’interroger sur la ressemblance physique.

J’ai retrouvé cela aussi bien dans les dires de mes patients[6] que dans les témoignages d’enfants adoptés (l’adoption suscite volontiers des vocations d’écrivains ou de cinéastes).

C’est souvent par cette question – à qui je ressemble ?- ou sous sa forme négative – je ne ressemble à personne – que l’enfant adopté nous indique ses vacillements identitaires et c’est aussi par cet appel à d’hypothétiques ressemblances qu’il essaye de colmater ses brèches identitaires[7].

La quête des origines réussie qui permet à l’adopté de trouver quelqu’un qui lui ressemble, qui le reflète, qui le conforte dans son identité, amène rarement la sérénité espérée. J’ai souvent constaté, dans ma clinique comme dans les témoignages écrits ou filmés, que la rencontre avec les parents géniteurs n’allait pas sans risque : Le risque incestueux n’est pas négligeable[8] car il y a une fragilité de l’interdit de l’inceste lorsque parents et enfants ont été séparés pendant le temps de l’éducation et que le lien de tendresse ne vient pas faire barrage au désir sexuel.

Les retrouvailles peuvent aussi saturer l’énigme de l’origine, elles peuvent supprimer la possibilité de fantasmer et de rêver l’origine, elles peuvent faire du « roman familial » que s’invente chaque enfant une réalité intangible. Ces constructions romanesques qui voilent habituellement l’énigme de l’origine sont remplacées par une certitude aveuglante qui prétend répondre à la question « d’où je viens ? ». Il n’y a plus d’espace d’indétermination, plus de suspens énigmatique entre le sujet et ceux qui le précédent. Être né sous X fait souvent croire que, si je sais quelle est mon origine – enfin !- (origine, pris ici au sens génétique), je saurai qui je suis : mon être devient prévisible et déterminé, « connaissable » mais je crois que cette objectivation exclut de la vie.

Les retrouvailles avec les géniteurs n’apportent pas non plus, sauf cas particulier, de réponse au pourquoi de l’abandon, réponse qui pourrait soulager la culpabilité d’avoir été abandonné.

Enfin toute recherche du côté des « origines » peut être aussi une défense contre les motions pulsionnelles visant la famille actuelle, motions vécues comme dangereuses. L’érotisation oedipienne ressentie avec la famille adoptive peut pousser l’enfant à s’éloigner et à rechercher du « familier » qu’il imagine moins dangereux du coté des parents de naissance.

Quand la filiation n’assure pas suffisamment la reconnaissance, quand notre identité vacille « Qui suis-je ? Où est ma place ? Je n’ai pas de place », on va alors chercher des réponses « imaginaires » du côté de la ressemblance et d’une origine qui serait la « Vérité de ma vie » : « Quelle est ma « vraie»mère, où est ma « vraie » famille ? », mais ce que nous apprend l’adoption c’est qu’il n’y a pas de Vraie mère, pas plus que de fausses mères. Il y a une femme, avec son compagnon, qui a reconnu cet enfant comme le sien et qui s’est engagée à en être la mère « tout court »[9]. Malheureusement il y a des parents qui restent toute leur vie « parents adoptifs », qui n’arrivent pas à être parents « tout court » et leur enfant dans ce cas là reste un enfant adopté, ce qui induit obligatoirement un déficit de reconnaissance et pousse à une recherche insatiable des origines. C’est un positionnement délicat pour les parents car il ne s’agit pas de nier ou cacher l’adoption mais d’éviter que l’adoption soit ce qui caractérise, ce qui « définit » l’enfant.

 

Que faut-il entendre par origine ?

 

Avant de tenter de répondre à la question sur ce que cherche le sujet adopté dans sa quête des origines, faisons un petit détour par le concept d’origine et appuyons-nous sur une définition que donne Denis Vasse : L’origine de ma vie c’est simultanément le lieu d’où je viens et celui dans lequel nous sommes fondés dans la parole[10].Reprenons : le lieu d’où je viens, celui des géniteurs qui m’ont transmis la vie, et ceci n’est pas négligeable (il y aurait, dans beaucoup de débats, à revaloriser le terme de géniteurs : transmettre un patrimoine génétique est a minima au service de l’espèce). Mais l’origine est aussi simultanément le lieu dans lequel je suis fondé dans la parole et d’abord par la parole de reconnaissance que m’adressent mes parents, qu’ils soient mes géniteurs ou non, parole de reconnaissance officialisée et institutionnalisée par le don du nom. Ainsi, par cette parole, je rejoins cette origine commune à tous les humains qui est la vie qui se donne, de façon entière et totale, à chacun d’entre nous et qui fonde la génération des vivants. En d’autres termes, nous recevons la vie par la médiation de nos parents géniteurs mais ce don vient bien d’au-delà d’eux puisque ce qui fonde le vivant c’est la vie qui se donne elle-même : les parents ne nous donnent pas la vie ils nous la transmettent, précision de langage importante notamment quand on veut parler de la dette de vie[11].

Cette définition permettrait aussi de comprendre comment, dans la vie courante, on peut parler des origines ou de l’Origine. Les origines renverraient à la naissance et aux géniteurs (on pourrait aussi parler de commencements puisqu’ici l’histoire du sujet débute). L’Origine renverrait à la vie qui se donne depuis la nuit des temps sans qu’on puisse se représenter ce don, ou, sur un plan biologique, aux gamètes sexuels qui se transmettent de génération en génération sans qu’un début soit identifiable. Cette Origine nous échappe toujours et à tous, que l’on soit adopté ou « fait maison ». Mais séparer ainsi origines et Origine est artificiel, car mon origine est autant dans la conception de mon corps biologique que dans la parole reçue qui va le faire vivre.

 

Qu’est-ce que recherche un sujet quand il veut connaître « ses origines » ?

 

Bien sûr, le sujet adopté se moque dans un premier temps de ces considérations et ce qu’il veut connaître avant tout, ce sont ses géniteurs, savoir enfin à qui il ressemble. Mais nous, psy ou parents adoptifs, allons nous rabattre l’origine sur le seul moment de la conception ? L’origine d’un sujet se résume-t-elle à une rencontre de gamètes ? moment nécessaire mais sûrement pas suffisant pour fonder un sujet. Mes origines ne sont-elles pas plus du côté du hasard qui a permis la rencontre de deux personnes qui, dans le meilleur des cas, ont eu un désir l’un pour l’autre ? En consultation je demande souvent aux enfants s’ils savent comment leurs parents se sont connus car c’est de cette rencontre là, de ce désir-là qu’ils sont nés (même si ce n’était pas du grand amour, il n’est pas besoin de vouloir idéaliser l’amour parental).

Si on peut penser les origines du côté d’un désir créateur ou, si vous préférez, si la fécondité symbolique compte autant que la fécondité biologique, les parents adoptifs peuvent parler aussi de leur rencontre, de leur désir d’avoir un enfant ensemble, du plaisir et de l’entente du couple qui est à la source, à l’origine, du désir d’adopter.

Il faut se rappeler que tout enfant se pose des questions sur ses origines même quand il n’a aucun doute sur ses parents de naissance : D’ou je viens ? Où étais-je avant d’être né ? Comment ai-je été fabriqué ? Pourquoi suis-je une fille/un garçon ? Questions essentielles, énigmes impossibles à résoudre. Qu’est-ce qui s’est passé entre mes parents pour que je sois là aujourd’hui ? je ne pourrai jamais le savoir puisque, comme l’écrit si bien Pascal Quignard, « je n’étais pas là la nuit où j’ai été conçu ». Mais ça n’empêche pas d’imaginer et de rêver des scènes entre les parents.

Quand je rappelle tout ça, c’est pour montrer que, quelle que soit la réalité historique, chaque enfant, à sa manière, réinvente son histoire, la mythifie et nous pouvons l’aider sur ce chemin là. Tout d’abord, bien sûr, il ne faut pas avoir peur de cette quête des origines quand elle surgit, même si parfois elle est dans un premier mouvement attaque des parents adoptifs. Le plus souvent elle ne met pas en cause la filiation adoptive qui reste irréversible et les adoptés le disent habituellement assez clairement : ils savent bien qui sont leur père et leur mère mais ils voudraient savoir, quand même, de qui ils sont nés, savoir qui ne les fera pas changer de parents.

Ne pas avoir peur de cette quête va permettre aux parents d’en parler avec leur enfant. Attention, il ne s’agit pas de faire cette recherche à leur place, ou de vouloir la susciter, mais de pouvoir l’accompagner. On ne peut pas parler de la vie d’avant l’adoption trop tôt, ou trop souvent, il faut que l’enfant soit d’abord sûr de sa place dans la famille, qu’il sache qu’il est le fils de … et de… , sinon il a le sentiment qu’on ne le considère pas comme faisant vraiment partie de la famille[12]. Comme le traumatisme de l’abandon est inscrit inconsciemment en eux, qu’ils ont donc à vivre avec cette douleur enfouie (« ceux qui m’ont fait naitre ne voulaient pas de moi »), et qu’ils répètent en acte ce scénario subi, ils vont toujours « vérifier » qu’on ne veut pas d’eux et ils peuvent interpréter les discours sur l’avant-adoption comme un rejet, comme un refus de les considérer comme de la famille. D’ailleurs, au moins jusqu’à l’adolescence, ils ne veulent rien savoir de l’avant-adoption. Savoir qu’il y a eu une autre maman pour les porter dans son ventre, d’autres parents pour les faire naitre et leur transmettre les qualités qu’ils possèdent, est en général suffisant pendant l’enfance.

Suffit-il de ne pas mentir ? Si ne pas mentir c’est se taire, éviter les questions, sûrement pas. Mais si on ne sait rien (comme dans les situations d’accouchement sous le secret), que dire ? Lui répondre qu’on ne sait rien, qu’il peut ou pourra faire des démarches, c’est déjà une réponse mais elle n’est pas suffisante. Ne pas mentir mais en même temps ne pas s’abriter derrière un respect scrupuleux de la réalité (ce respect scrupuleux de la réalité est souvent une façon d’occulter la dimension de la vérité : on sait bien l’écart qui existe entre exactitude et vérité). Pouvoir parler avec l’enfant, même si on ne sait rien, l’aider à imaginer à partir de ce qu’il est, à partir des traces qu’il peut porter sur son corps (comme le fait Sophie Bredier dans Nos traces silencieuses), à partir de ses bribes de souvenirs, à partir de ses propres représentations qu’il a pu se forger au cours de sa jeune vie, à partir de ses propres mots. Des travailleurs sociaux qui accompagnent des adoptés dans la consultation de leurs dossiers administratifs témoignent que « ce qui paraît insupportable ne semble pas être le poids du secret mais l’absence radicale de tout témoignage pouvant faire fonction d’album d’enfant. Il suffit par exemple de quelques mots recueillis par la directrice d’un Centre Maternel pour que la personne ne se sente plus rejetée du livre de la vie ; ces considérations non anonymes suffisent à donner le sentiment de la vie [13]».

Rêver avec lui son passé dans sa famille ou son pays de naissance, mais aussi surtout ne pas avoir peur de rêver un passé fictif, inventé dans sa famille adoptive, rêver une enfance, rêves souvent enclenchés par l’enfant lui-même : Comment j’étais dans ton ventre ? Donne-moi à manger à la cuillère comme tu faisais quand j’étais petit ? Il est bien clair qu’il ne s’agit pas de tromper l’enfant, de lui faire prendre des vessies pour des lanternes, que ces fictions, ces rêves ne peuvent se bâtir que si l’enfant sait la réalité de son adoption (par la bouche même de celui qui peut rêver avec lui). Un collègue, Jean-Michel Abt, formule cela très bien : « Il s’agit de parler à un enfant de telle sorte que ce qui lui est dit lui donne la parole au présent, n’explique rien mais l’implique dans cette histoire ».

Pouvoir construire avec lui des fictions narratives, ni vraies ni fausses, des mythes sur son origine ici et ailleurs, c’est faire ce qu’a fait l’humanité elle-même qui, depuis la nuit des temps, construit des mythes pour tenter de dire quelque chose de son origine, origine qui, de toute façon, échappe au savoir objectif. Ces mythes, ces fictions narratives peuvent faire « commencement et histoire » pour le sujet et permettent de poser la question de l’origine dans le champ du désir : l’enfant adopté, comme tout enfant, s’inscrit dans une chaine de désirs, d’attentes, de fantasmes pour une part inconscients où gît la vérité de la question de son origine comme désirant.

Si la filiation nous donne une identité par la nomination qu’elle effectue et par la séparation des corps qu’elle produit, l’interrogation sur les origines, « interrogation sur les désirs qui attendaient l’enfant dès avant sa venue au monde, doit pouvoir produire sa fécondité pour que l’identité ne soit pas seulement donnée par la filiation mais aussi trouvée par le sujet lui-même, dans une quête de soi »[14]

Le sujet adopté a à devenir l’enfant de la parole et non plus seulement l’enfant de ses parents. Il a à adopter son origine et rêver son passé dans sa famille adoptive.

 

 

 

 

 

[1] Pascal Quignard, La nuit sexuelle, Flammarion, Paris, p11.

[2] Comme le montre le très beau documentaire de Sophie Bredier « nos traces silencieuses » disponible chez Universciné.com.

[3] Françoise Héritier, « La cuisse de Jupiter » in L’Homme 94, avril-juin1985, XXV, pp.5-22. C’est nous qui soulignons.

[4] Ceci est développé par Jean-Pierre Winter dans son livre Homoparenté, Paris, Albin Michel, pp 100-101.

[5] Christian Flavigny, L’infantile, l’enfantin, les destins de la filiation, Paris, PUF, 2011, pp 42-44.

[6] Bruno Mounier, La quête de ressemblance chez les sujets adoptés : une tentative pour colmater les brèches identitaires, les lettres de la SPF, n°30, 2013, pp 73-82.

[7] Un autre film documentaire de Sophie Bredier, La tête de mes parents, montre combien la recherche de ressemblances peut être prégnantes.

[8] Comme dans le film je suis heureux que ma mère soit vivante de Claude et Nathan Miller, France, 2010

[9] Je tiens ce terme de  maman « tout court » de la bouche même d’un enfant et cela dit bien que le qualificatif « adoptifs » doit chuter pour que des parents adoptifs deviennent des parents.

[10] Denis Vasse, La vie et les vivants, Paris, Seuil, 2001, p 55.

[11] Les enfants adoptés ont une dette imaginaire inextinguible vis à vis de leurs parents de naissance : Savoir que ceux-ci ne leur ont pas « donné » la vie mais simplement transmis la vie, qui se donne elle-même à tous, peut soulager cette dette. Ces enfants là n’en restent pas moins coupables de ne pas avoir su constituer comme « bons parents » leurs parents de naissance. Voir ; Bruno Mounier, Dettes et culpabilité chez l’enfant adopté, Les Lettres de la SPF, n°29, 2013, p 165-181.

[12] Dans les situations d’adoption internationale, à trop parler et trop tôt du pays d’origine, il arrive que les enfants ne se sentent pas français, restent étrangers dans leur pays d’adoption comme le décrit Jung , adopté coréen en Belgique, qui en vient à s’inventer des ancêtres « samourai japonais ». voir : Jung, couleur peau de miel, ed. Quadrants, Belgique, tome1, p 111-121.

[13] Adopter son origine, dossier du CIEN (laboratoire du Centre Interdisciplinaire sur l’Enfant), Lyon, 2006, p18.

[14] Patrick Guyomard, Topique, n°44, septembre 1989