ABUS SEXUELS : QUEL TRAUMA ?

Texte présenté à la journée de travail de la SPF à LYON du 17 octobre 1998 sur le thème “ Trauma : Inaudible/Indicible”

Dans les prémices de notre travail[1] sur le trauma, confrontant Freud et Ferençzi, nous en étions venus à proposer ce titre : “ Le trauma : inaudible et/ou indicible ”, qui sous-entendait la question de l’irreprésentable dans le trauma.

Un collègue avait, dans une conversation privée, vertement critiqué ce titre. Si je me permets de résumer ses arguments, je dirais que pour lui, l’inaudible renvoie tout simplement à une question de contre-transfert, donc de contrôle et ne peut être l’objet d’un colloque. Quant à l’indicible, si on ne croit pas que tout peut être dit, il vaut mieux arrêter de faire de la psychanalyse. Ceci m’a bien sur fait réfléchir et une histoire clinique survenue dans ma pratique à ce moment a réinterrogé la façon de dire le trauma. C’était il y a plus de 6 mois, ma réflexion a évolué depuis mais je vous livre quand même cette séquence clinique bien imparfaite car je crois qu’elle peut alimenter notre discussion d’aujourd’hui.

La cure de Aude

J’ai reçu Aude quatre fois en mai-juin de cette année 1998. Cette jeune fille est maintenant âgée de 17,5 ans et elle ne m’est pas inconnue : je l’avais en effet reçue en cure, quelques années auparavant, entre sa huitième et sa onzième année, pour, je dirais, une défaillance de la fonction symbolique, entraînant inhibition intellectuelle majeure et échec scolaire massif. Fait marquant qui m’était resté en mémoire : sa famille évoluait dans un climat incestueux, sa mère ayant épousé en deuxièmes noces, le petit frère de son mari, c’est-à-dire le frère du père d’Aude. Cet inceste du deuxième type, selon Françoise HERITIER, était une configuration qui se répétait d’ailleurs une autre fois dans cette famille.

Quand Aude revient en mai, à 17,5 ans, c’est pour me dire qu’elle a subi des attouchements sexuels de la part de son père : “ quand j’avais huit ans, il a abusé de moi, c’était pas un viol, c’était des attouchements. Il a recommencé quand j’ai habité chez lui à 13 ans ”. Elle me précisera que son père a avoué, qu’un procès est en cours, qu’elle espère qu’il fera de la prison ; c’est l’expert psychiatre qui lui a conseillé de se faire suivre et donc elle a dit à sa mère : “ je veux revoir le Dr. MOUNIER ”.

Devant cette révélation, plusieurs réflexions et questions, associées à des affects de culpabilité, me sont venues à l’esprit :

1 – Comment se fait-il qu’elle n’ait rien dit pendant sa cure, puisqu’une partie des faits dénoncés, des attouchements, se sont déroulés à l’époque où elle venait me parler ? N’ai-je pas entendu ? et nous serions là du coté de l’inaudible. Pourquoi l’analyste n’entendrait-il pas ces faits ? ou alors, n’était-ce pas possible pour elle de dire à ce moment là ? Y avait-il de l’indicible ? Pourquoi alors était-ce indicible ? et cela renvoie au silence, souvent noté, de celles qui ont été violées. Les conditions de dévoilement de ces attouchements nous permettront peut-être de mieux comprendre pourquoi Aude n’a rien pu dire à huit ans.

2 – La culpabilité qui m’a envahi, lors de cette consultation avec Aude avait peu à voir avec la crainte de ne pas avoir entendu des appels de celle-ci ; mais bien plutôt avec ma responsabilité dans la réintroduction dans cette famille recomposée de ce père divorcé qui n’avait pas vu ses enfants depuis deux ans. Si cette remise en jeu du père n’avait pas eu lieu, les attouchements n’auraient pas eu lieu non plus.

3 – Pourquoi Aude revient-elle me revoir moi ? Est-ce justement parce que je n’ai rien entendu (comme certains disent par boutade qu’on choisit l’analyste qui nous entendra le moins pour ne pas changer…) ? ou est-ce malgré tout parce que j’étais quelqu’un avec qui Aude avait pu parler et être écoutée ?

Je ne développerai pas ce dernier point, pour me concentrer sur les deux premiers : comment le trauma a-t-il pu être dit ? et quels avaient étè les effets de la réintroduction du père dans la famille par le travail de la cure.

 

Lorsque Aude est venue me dire les abus sexuels de son père, je lui ai demandé comment elle avait été amenée à les révéler. Elle m’a répondu, “ j’étais bloqué lors de mes premiers rapports sexuels l’an dernier (à 16,5 ans ). Mon copain m’a beaucoup aidée. Je lui ai dit ce que mon père m’avait fait et il m’a dit : ça ne se fait pas, il faut que tu le dises à ta mère ”. Elle a poursuivi “ ce copain, il était très gentil, on n’est plus ensemble mais on est resté amis ”. Quelque chose dans son discours induisit en moi une question sur l’âge de ce copain et sa réponse fusa, claire et nette, “ oh! il pourrait être mon père ” .Pris tansferentiellement, je continuai “ il avait plus de quarante ans ? ” “ plus de quarante ” répondit-elle.

Dans un premier moment de stupeur, je pensais : il exagère celui-là ; en position lui-même d’abus sexuel (Aude était mineure) il dénonce “ l’autre abuseur ”. Puis avec le temps de la réflexion j’ai pensé que cet homme a permis à Aude de mettre en scène une situation traumatique, de la répéter jusqu’à l’identique pour se la figurer et en parler, d’où la nécessité de sortir avec un homme qui soit presque son père mais qui justement ne le soit pas . L’inceste c’est du “ pas possible ”, qui met sa victime hors langage, et cet homme-là, dans une parole adressée, va permettre à Aude de revenir dans le langage en lui disant : premièrement ça ne se fait pas, deuxièmement on peut en parler. Aude me dira elle-même : “ petite (à huit ans) je croyais que c’était normal ; et puis je l’aimais beaucoup mon père ”. Je lui demande “ et à 13 ans ? ” “ je ne sais pas, à moitié ; je croyais à moitié que c’était normal ” Nous retrouvons donc là une hypothèse assez classique : ne pouvoir dire le trauma qu’après l’avoir répété et mis en scène.

relecture de la cure d’Aude

Pour faire l’hypothèse que le trauma n’était pas dicible par Aude au moment de sa cure avec moi, entre ses huit et onze ans, et qu’elle a dû le mettre en scène pour en parler, encore faut-il se demander si je n’ai pas été sourd à certains appels d’Aude. J’ai donc repris mes notes de sa cure et je les ai retravaillées avec des collègues[2]pour essayer de savoir s’il y avait eu de “ l’inaudible ” du coté de l’analyste.

Aude était une petite fille perdue dans sa filiation, très avide d’affection : elle dessinait inlassablement des coeurs pour sa maman, pour son père, pour son beau-père, pour le docteur Mounier… La cure a eu peu d’effet sur cette demande d’affection mais a été bénéfique sur le plan intellectuel : si elle ne lui a pas permis de récupérer le circuit scolaire normal, elle a permis au moins à Aude de faire un parcours honorable en classe de perfectionnement puis en S.E.S. où elle était toujours première. Rien dans ses paroles, ni dans ses dessins ne laissait penser alors à un possible abus sexuel.

Par contre retravailler cette cure m’a complètement fait remettre en question de ce qu’il en était du trauma pour Aude. Effectivement dans l’aveuglement du manifeste, j’avais tout de suite assimiler l’abus sexuel à un trauma, l’air du temps y aidant. Pourtant dans ces quelques entretiens en mai-juin 98, si effectivement Aude, alors agée de 17,5 ans, dénonce les abus de son père, je ne ressens pas “ transférentiellement ” le trauma : pas d’alternance culpabilité-colère, pas de dialectique oubli-souvenir, pas d’indécidabilité réalité ou fantasme, pas de clivage, pas d’anesthésie affective…. Il est plutôt dans un premier temps brandi en étendard, pris dans le discours de la mère et dans le conflit parental qui perdure. Aude très vite me parlera plus de son apprentissage professionnel, de ses amoureux, de ses copines. Elle n’éprouvera pas le besoin de venir plus longtemps me parler et je la laisserai volontiers partir au bout de quatre entretiens.

Questions sur la réintroduction du père par le travail de la cure

La lecture des notes de sa cure fait apparaître bien d’autres événements qui peuvent faire trauma . Bien sur la séparation violente de ses parents quand elle avait deux ans ; également le remariage de sa mère avec le frère du père d’Aude. Mais surtout ce travail de relecture, en sachant les événements qui se sont déroulés depuis, engage ma responsabilité sur un point précis : c’est la réintroduction du père, par le travail de la cure, dans cette famille reconstituée. Comme tout bon thérapeute d’enfants, j’ai souhaité rencontrer le père. J’ai pris des précautions, j’ai eu l’accord de la mère, celui du beau-père avec plus de réticence, et après 4 mois d’entretiens préliminaires et un courrier de ma part j’ai rencontré le père d’Aude. D’emblée il m’a dit, lors de cette première rencontre, que cet après midi il va “ reprendre ” ses trois enfants (Aude et ses deux grands frères) pour le week end ; il ne les avait pas vus depuis plus de deux ans : voici l’effet de ma lettre, un véritable passage à l’acte car rien de cette reprise des visites au père n’avait été préparé dans la parole. A partir de là, les conflits entre les deux parents séparés vont reprendre et Aude va aller de l’un à l’autre dans une demande d’amour inextinguible.

Là où réintroduire le père avait pour visée de remettre en jeu dynamiquement une mémoire familiale vive, une circulation des signifiants, mon intervention n’a eu comme conséquence qu’une relance du conflit, de l’affrontement et du refus de la parole. Ce fut procédures au sujet de la pension alimentaire, au sujet de la garde des enfants et interpellations de la justice aussi bien par la mère que par le père. Celui-ci disant “ la loi c’est la loi ” me dira Aude, quand elle refusait d’aller chez lui le week-end !

Rejoignant Michèle MONTRELAY dans son article très intéressant “ l’inceste : une tentative de réparation »[3], je dirais que l’inceste entre Aude et son père est venu pallier la carence de la relation symbolique d’Aude à ses parents. Je cite Michèle MONTRELAY , “ Là où ne peut s’effectuer la transmission d’une mémoire familiale, une autre sorte de mise en commun doit advenir, celle des corps et de la jouissance, celle d’une intimité sexuée, qui d’ailleurs, loin de rendre possible le flottement des signifiants, lui fait échec toujours plus ”.

Cette cure entraînant un rapprochement père-fille mais échouant à faire circuler la parole dans cette famille a peut-être favorisé le passage à l’acte incestueux. Le trauma est-il ce passage à l’acte ou l’avant du passage à l’acte, ici le surgissement hors-parole d’un père ? Voire même trauma dans les générations antérieures comme en témoignent les figures d’inceste du deuxième type dans cette famille ? Une des difficultés du trauma, soulignait ce matin Patrick GUYOMARD, est qu’il se repasse et que ce qui se transmet se transmet dans son opacité. La cure d’Aude n’a pas pu lever cette opacité.

 

 

 

[1] Groupe de travail constitué de M.J. CUMIN, Ch. et B. DUEZ, J. CLERGET, N. PROST

[2] Merci pour ce travail à Mme Claudie BOLZINGER et à mes camarades de groupe de travail :
Erika BERTRAND, Sophie BOUTIN, Françoise CROZAT, Jean-Pierre DURIF

[3] In “ Patio ” N° 7 P. 39-48 . Edition de l’Eclat 1987